comprendre les tensions entre la Pologne et l’Ukraine

Embargo maintenu sur les céréales ukrainiennes, déclaration exaspérée de Volodymyr Zelensky devant les Nations unies (ONU), plainte ukrainienne devant l’Organisation mondiale du commerce (OMC), imbroglio sur la livraison d’armes… En quelques jours, les relations diplomatiques et économiques entre l’Ukraine et la Pologne, pourtant un des plus proches alliés de Kiev depuis le début de l’invasion russe, ont atteint leur nadir.

L’empoisonnement des relations entre les deux voisins a lieu dans un contexte particulier pour chacun d’entre eux : une contre-offensive ukrainienne qui progresse difficilement face à l’armée russe et des élections législatives polonaises qui s’annoncent cruciales pour le futur du pays.

Au cœur du différend : le transit des céréales en provenance d’Ukraine

Dans un champ Czosnow, près de Varsovie, en Pologne, lundi 18 septembre 2023.

Les enjeux commerciaux et diplomatiques autour du blé, du maïs, du colza et des graines de tournesol produits en Ukraine ont déclenché la discorde. Au printemps 2022, quelques mois après l’invasion russe, la Commission européenne mettait en place des « voies de solidarité » pour faciliter l’évacuation et la vente de produits agricoles ukrainiens, sans droits de douane, vers l’Afrique et le Moyen-Orient. Une de ces « voies » passe par la Pologne. « Depuis le début du conflit, ce sont près de 50 % des céréales ukrainiennes qui transitent ou achèvent leur parcours dans l’Union européenne (UE), selon La Fondation Farm, cercle de réflexion autour des questions agricoles mondiales. Or, ces céréales affichent un prix beaucoup plus bas que le blé produit en UE, notamment dans les pays d’Europe centrale ».

Arguant que ces céréales, dont une partie reste bloquée dans leurs silos, déstabilisent le marché local et donc les revenus de leurs agriculteurs, la Pologne, la Bulgarie, la Hongrie, la Roumanie et la Slovaquie bloquent unilatéralement leurs importations en avril 2023. Un embargo que Bruxelles accepte, à condition qu’il n’empêche pas le transit vers d’autres pays et qu’il ne dure que quatre mois. Le 17 juillet, la Russie ne renouvelle pas l’accord d’exportation de céréales via la mer Noire, ce qui donne encore plus d’importances aux corridors terrestres et fluviaux passants par l’Europe centrale.

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Les mesures temporaires n’ayant pas réglé le fond du problème, celui-ci réapparaît à mesure que la date limite de l’embargo approche. Avant même le 15 septembre, Varsovie déclare que « quelle que soit la décision ultérieure de la Commission, nous n’ouvrirons pas la frontière aux céréales ukrainiennes ». Pour Bruxelles, l’embargo n’a plus de raison d’être car ses analyses montrent « qu’il n’y a plus de distorsion des marchés nationaux pour les céréales » et Kiev s’est engagé à maîtriser les flux de grains. La réponse polonaise se situe davantage sur le terrain politique que statistique. « L’intérêt des agriculteurs polonais (…) est plus important pour nous que n’importe quelle réglementation de Bruxelles qui leur porterait préjudice », répond Robert Telus, ministre de l’agriculture.

La situation s’envenime rapidement : l’Ukraine porte plainte, le 18 septembre, contre la Pologne, la Hongrie et la Slovaquie devant l’OMC pour exiger des compensations financières, considérant que « les actions unilatérales des Etats membres de l’UE dans le domaine commercial sont inacceptables ». « Je préviens les autorités ukrainiennes que s’ils veulent intensifier le conflit comme ça, nous interdirons d’importation des produits supplémentaires », rétorque, le 20 septembre, le premier ministre polonais Mateusz Morawiecki.

Un premier signe de détente arrive le lendemain. Les deux pays conviennent, après une discussion téléphonique entre ministres de l’agriculture, « de trouver une solution qui tienne compte des intérêts des deux pays » espérant « élaborer une voie à suivre pour la coopération en matière d’exportation dans un avenir proche », selon la partie ukrainienne. Mais les premières conséquences politiques visibles de ce différend commercial étaient déjà apparues au grand jour.

Piques diplomatiques et imbroglio sur la livraison d’armes

Volodymyr Zelensky a, lui, profité de son discours, le 19 septembre, pour rappeller que la Russie « se sert du prix des aliments (...) comme d’une arme » et critiqué, sans les nommer,  « certains » pays qui « feignent la solidarité en soutenant indirectement la Russie ».

La querelle entre la Pologne et l’Ukraine s’est affichée sur la place diplomatique la plus publique qui soit : l’Assemblée générale des Nations unies à New York. Devant des journalistes, le président polonais Andrzej Duda a comparé l’Ukraine à un homme qui se noie et qui risque d’entraîner au fond et noyer aussi celui qui cherche à le sauver. Autrement dit, la Pologne.

Alors qu’il doit se rendre à la Maison Blanche puis au Congrès lors d’une tournée diplomatique cruciale, le président ukrainien Volodymir Zelensky a, lui, profité de son discours pour rappeler que la Russie « se sert du prix des aliments (…) comme d’une arme » et critiqué, sans les nommer, « certains » pays qui « feignent la solidarité en soutenant indirectement la Russie ». Sous-entendu, la Pologne. Signe de l’agacement profond entre Varsovie et Kiev, les deux présidents ne se sont même pas rencontrés. Il y a quelques mois à peine, Zelensky avait pourtant choisi la Pologne pour sa première visite d’Etat à l’étranger depuis le début de la guerre, alors que Duda s’est déjà rendu à Kiev à quatre reprises.

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Les propos du président ukrainien ont eu des répercussions rapides et concrètes sur la relation entre les deux pays. Varsovie, qui se sent donc visée, convoque, le 20 septembre, l’ambassadeur ukrainien pour protester contre cette « thèse fausse (…) et particulièrement injustifiée concernant la Pologne qui soutient l’Ukraine depuis les premiers jours de la guerre ».

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Le premier ministre polonais, Mateusz Morawiecki, a ensuite annoncé la suspension pure et simple des livraisons d’armes à l’Ukraine. Il ne lie pas cette décision au dossier des céréales, ni au discours de Zelensky, et affirme vouloir privilégier « la modernisation et l’armement rapide de l’armée polonaise ».

Ses déclarations sont, pourtant, rapidement nuancées par son entourage : un porte-parole a précisé, jeudi, que cela ne concernera pas « les livraisons de munitions et d’armements convenues antérieurement » et que l’aéroport de Rzeszow-Jasionka, où transite 80 % de l’aide militaire et humanitaire vers l’Ukraine, continuera de fonctionner. Quelques heures plus tard, le président polonais, Andrzej Duda, a lui même assuré que la déclaration de son premier ministre a été mal interprétée. « Les paroles [de Mateusz Morawiecki] ont été interprétées de la pire manière qui soit. (…) A mon avis, le premier ministre voulait dire que nous ne transférerons pas à l’Ukraine le nouvel armement que nous sommes en train d’acquérir pour moderniser l’armée polonaise », explique M. Duda à la chaîne de télévision TVN24.

En pleine contre-offensive, la confusion créée par cette séquence risque de laisser des traces entre Kiev et l’un de ses plus proches alliés et plus grands fournisseurs d’armes. Comme le résume le site spécialisé Oryx, qui recense notamment les armes reçues par l’armée ukrainienne « peu de pays ont offert à l’Ukraine ne serait-ce que la moitié de l’aide que la Pologne a fourni ».

Les décisions polonaises doivent aussi être comprises à l’aune des élections législatives qui auront lieu dans le pays le 15 octobre. Pour espérer remporter un troisième scrutin de suite, le parti de droite au pouvoir, Droit et Justice (PiS), parie sur une équation simple : garder le soutien des régions agricoles qui l’ont porté au pouvoir tout en repoussant la pression du parti d’extrême droite, Konfederacja (« confédération »). Ce dernier l’accuse d’être trop laxiste vis-à-vis d’une Ukraine qui ne serait pas assez reconnaissante.

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